En Avril 2006 Neyrelle, journaliste, m’a contacté pour répondre à quelques questions pour le site « Vive les Rondes »

Âgé de tout juste 30 ans, le peintre Jérémie Baldocchi a un parcours riche de sens derrière lui. Se désintéressant très tôt des études, il intègre à 16 ans une école privée de dessin qui lui permet alors de perfectionner son graphisme en gestation. Cet artiste nous livre aujourd’hui des tableaux joyeusement colorés mettant en scène, de manière tendre ou humoristique, des animaux au corps surdimensionné, mais également et surtout de curieux personnages, au corps pulpeux, voire débordant de chair, mais dont la tête manque…

Jérémie, avec bonne humeur et gentillesse, a accepté de répondre à mes questions.

1- J’ai découvert ton travail en passant par hasard, en décembre dernier, devant l’espace expos de la FNAC des Halles, à Paris. Je suis entrée, d’abord attirée par les couleurs vives de tes compositions, puis les sujets ont retenu mon attention. Tes animaux, d’abord, qui m’ont fait pensé un peu au travail de Rosina Wachmeister pour le côté à la fois statique et mignon, leurs bonnes bouilles m’ont tapé dans l’œil… Est-ce une influence dont tu te réclames, ou pas du tout ?

J’aime bien le travail de Rosina Wachmeister mais le trouve un peu statique et répétitif.
Par contre j’ai énormément d’influence : Adami, Bacon, Marc Ryden, Jenny Saville, Botero, Voutch et bien d’autres.
Les animaux ont été créés lors de mes premières expos car je n’avais pas assez de travail à présenter et puis maintenant cela m’amuse et surtout de les mettre en scènes dans des situations qui sont complètement incongrues.
Pour le moment mon arche de Noé ne se résume qu’aux chats aux éléphants et aux chevaux. J’attends les autres mais ils ne sont pas, pour le moment, une priorité.

2- Les personnages, ensuite, aux corps si opulents…
Pourquoi ce choix des rondeurs ?

J’ai toujours été attiré par les extrêmes, ne pas « aimer » mais plutôt « adorer », les choses « immenses » et non pas « simplement grandes ».
Au début je dessinais beaucoup de personnages extrêmement maigres puis ils se sont mis à grossir à l’inverse de moi ; en effet, j’ai perdu, en l’espace de 2 mois, 40kgs, à la suite d’une opération dentaire assez lourde. La mâchoire immobilisée, j’ai du me nourrir de liquide pendant un certains temps.
Je suis un ancien gros…. Enfin, en apparence car rien n’a vraiment changé dans ma tête.
La plupart de mes personnages ont pris des rondeurs. Ces rondeurs que je n’ai plus physiquement mais moralement. C’est plutôt comme eux que je me vois.

3- Pourquoi tes personnages n’ont-ils jamais de tête ?

Ça c’est évidemment la question que tout le monde me pose.
Si vous regardez bien elle y est, elle n’est certes pas représentée physiquement mais elle se forme dans votre esprit, c’est donc à son tour de mouler ce qu’il voudra que vous y voyez, un proche, une personne souriante, triste, blonde ou brune, cela donne en quelque sorte une part d’interactivité à l’image.
Et puis si j’approfondi un peu la question je pense que l’on peut faire ressentir une expression par le corps. Il est, tout de même, les ¾ de notre être et pourtant la plus part du temps nous ne nous référons ou nous ne résumons les autres qu’à la tête.

4- Est-ce que tu parles de toi dans tes tableaux ?
Ces personnages ronds te représentent-ils ?

A une époque je me représentais dans certaines de mes images et je me différenciais avec une petite étoile cachée…Maintenant je fais régulièrement des autoportraits c’est plus simple.
Un jour un ami m’a fait remarqué que je me représente généralement avec des parties de corps très maigre et d’autres très grosse comme si je n’arrivais pas à choisir un camps.
Et je vais peut-être vous étonner mais certaines des femmes de mon univers correspondent à l’image que j’ai de la femme si je devais en être une.

5- Les scènes représentées, tu les as vécues?

Oui, en effet, beaucoup d’images sont tirées de scènes vécues. Je me nourris de tous les petits détails de la vie comme par exemple le tableau « Et ça c’est bonus… ». Il y a quelques temps j’ai fait une liposuccion et à la veille de l’opération, le chirurgien, à genoux en train de me tracer sur le corps les zones à aspirer me trace un grand cercle au niveau des hanches et me dit « Et ça c’est bonus ».Il ne s’en est pas rendu compte mais il venait de me donner le titre d’un prochain tableau.

6- Le fait de mettre ces expériences personnelles sur toile constitue t-il une sorte de thérapie ? D’exorcisme concernant une période difficile de ton existence ?

Tout art a des vertus thérapeutiques c’est évident. Mon but n’est pas d’exorciser mes souffrances, le néant de ma vie sentimentale ou mes complexes physiques mais plutôt de raconter des petites histoires.
Pour moi une image est réussie si tel un bonbon elle est colorée et sucrée, si elle fait plaisir et sourire…

7- Où en es-tu aujourd’hui, dans ton rapport à ton propre corps ?

Je fais du sport en salle, tel un rituel, 5 fois par semaine dont 1h de cardio à chaque séance. Et si je n’y vais pas je ne me sens pas bien. C’est, je pense, que c’est un remède à la prise de poids. Cela me permet d’être libre et de manger comme j’en ai envie.
Mais, c’est clair, s’il n’effacera jamais le problème que j’ai avec mon corps, le sport me permet de m’en occuper. J’apprends, petit à petit, à l’apprivoiser un peu plus.

8- Sur certains de tes tableaux, les femmes représentées sont engoncées dans des corsets très serrés… Esthétique fétichiste, goût personnel ? Représentation fantasmée de la féminité avec un grand « F » ? Ou simple effet de mode ?

Je suis énormément attiré par le coté esthétique visuel de l’univers SM, je tiens à préciser néanmoins que je ne le pratique pas.
J’aime aussi l’idée de cacher ses excroissances de chair dans ses vêtements sans que cela ne se voit et par conséquent de ne pas paraître ce que l’on est réellement.
Le corset, entre autre, sert à cela, au delà du fait, que c’est une chose typiquement féminine (à mon grand regret).
J’ai justement tendance à dessiner beaucoup de femmes dans mes images car elles sont, d’une part, visuellement plus intéressantes et, d’autre part, leur univers m’attire et je me sens, en général, plus proche d’elles.

9- Peut-on penser qu’un jour tu arriveras à te remettre en phase avec ta propre image, c’est à dire te sentir mince dans ton corps mince, et qu’alors nous verrons dans tes toiles des personnages minces, comme tu l’es actuellement ?

Ce n’est pas du tout évidement d’être « en phase » avec soi même, en ce qui me concerne je ne pense pas atteindre ce degrés un jour.
Comme je vous l’ai déjà dit je ne dessine pas que des gros, j’aime aussi les corps anorexiquement maigres. Un jour j’ai entendu dire que l’on pouvait transformer un état boulimique en anorexique, cela me paraît impensable et en même temps cela me fascine car je trouve incroyable que l’on puisse trouver une satisfaction à en avoir le moins possible dans le ventre.
10- Quelle image as-tu, toi, des personnes rondes ?
Et quelle image penses-tu en donner à travers ton œuvre ?

J’ai toujours été attiré et entouré de personnes rondes, j’ai comme l’impression de les comprendre de vivre « comme elles » c’est comme leur dire « Je suis comme vous ! » mais dans un corps différent en apparence.
J’aimerai à travers mes images montrer que les plis et les rondeurs peuvent être beaux et agréables à regarder. Mais si vous observez plus en détail, les personnages gros ou minces de mes peintures ne le sont jamais vraiment totalement.

11- Tu as une exposition permanente à la Galerie La Hune – Brenner, un site Internet. Tu as, à ton actif, de nombreuses expositions passées et en prévision… Tu arrives presque à vivre de ton travail, ce qui n’est pas donné à tous les artistes, surtout à ton âge… Quel est, en tant qu’artiste, l’objectif que tu t’es fixé ? Un rêve inaccessible ? Une réalisation qui te fera dire qu’après ça, tout peut s’arrêter ?

Quand on veut vivre de sa passion cela a un prix, celui du travail nourri d’énormément de motivation. C’est très dur d’être son propre patron, on est vite happé par la vie quotidienne et sociale. C’est pour cela que je me suis fixé des règles assez strictes. Je me lève par exemple tous les matins à 6h, je me donne des dates, des taches à la semaine et au mois ainsi que des objectifs à l’année.
En ce qui concerne mon rêve inaccessible, il serait sûrement celui de tout artiste je pense :
Faire de sa peinture une œuvre immortelle.
Et la chose qui me ferait dire qu’après ça tout peut s’arrêter serait peut-être de connaître la satisfaction, car comme la majorité des artistes, je suis perpétuellement insatisfait et, dans un sens heureusement, car c’est ce qui me fait avancer.
J’arrêterai donc quand je serai pleinement satisfait d’un travail et que je ne pourrai pas faire mieux ; ce qui n’est pas le cas pour l’instant et ce n’est donc pas du tout d’actualité.

12- Et en tant qu’homme ?

C’est une question très intéressante
En tant qu’homme c’est un peu similaire. A mon avis il ne faut jamais se donner d’échéance finale et de ce fait toujours avoir des rêves, quelque soit son âge.
On a beau avoir obtenue la réussite sociale, sentimentale et professionnelle ce n’est pas pour cela que l’on a forcement tous les éléments pour être heureux.
L’être humain est de nature curieuse et a perpétuellement soif de nouveauté.
La sensation d’avoir accompli sa vie serait peut-être d’avoir tout connu, tout vu, tout entendu, tout ressenti, ce qui est impossible ! Et même si ça l’était je ne me le souhaiterais pas car j’ai continuellement besoin de découvrir l’inconnu, de parcourir des Kms à chercher ce pays qui me semble être inaccessible et introuvable : Le pays des rêves

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